Enregistrements


Pensée

Notte

Objet

Sans préambule

Rapide croise

Le temps

Le Neufour, Meuse

Le dessous des pieds

La feuille

L'église du Neufour, Meuse

Fin

Désert 2

Éternité de pierre

Je me surréalise

La diatribe du conifère

Dali délire

À bicyclette

Chimères

Au marché aux Puces

Le rêve du sculpteur de pierre

Désert 1

La vieille dame

Vis sans fin

En Meuse, le Neufour

Cheminement arboricolo-humain

Oui où ?

Surveillance

Danse macabre

Inéluctable

Le lavoir

Catalogne

Terminus

Jalousie

A la ombra

Dis-moi vieux banc de bois

Métro

Toi

Toujours toi

25 décembre

Rêves d'enfants

Souvenir

Insectes symphonie

Quelle époque

Camille, suivi de Mon rêve damné

Déguisement

Vis sans fin

Sauvetage

Nuit africaine

Interrogation

Herbier

N'est-t-il pas vrai ?

Lisboa

Miroir

La poste

Tentative d'évasion

Champs du ciel

L'enfant du JT

Mon école

Conte vrai

Nuit sacrifiée

Auto-critique





Écrits



Extraits d'un ouvrage collectif de nouvelles sur le thème «l'Arbre» (Collection « La maison bleue », Edimark-SAS-éditions 2011)



Dis-moi, vieux banc de bois

Vieux banc de bois
Toi qui au soleil
Chauffes tes antiques fibres
Confident des âmes vieilles
Et des jeunes envols
Recueillant les soupirs
Qui cheminent en boucle
Revisitant les passés
Mais aussi, charmé des feux de joie
Sans cesse jaillis
De cœur étreignant l’avenir
Banc vieux, banc de bois
Soulageant les dos courbés
Usés d’avoir si souvent tendu les bras
Vers d’inaccessibles buts très simples
Bon vieux banc de bois
Tu prêtes ta halte
À l’Humain qui projette
Son cœur vers le rêve
Ses couleurs vers le bleu
Ses musiques vers la danse
Son instant vers l’Éternité
Mon cher vieux banc de bois
Que penses-tu de tout cela?

Et le banc murmura :
— Je préférais quand j’étais arbre
Je prêtais assise aux oiseaux
L’Animal ne connait pas la désillusion.



Extraits d'un ouvrage collectif de nouvelles sur le thème «la traversée» (Collection « La maison bleue », Edimark-SAS-éditions 2012)



De qui se moque-t-on ?

De qui se moque-t-on?
Comment affirmer que je cours?
Comment oser supposer que je cours?
Je n'ai jamais couru. Jamais. Je ne courrai jamais. Ce n'est pas dans ma nature, ni de mon passé ni de mon futur. Je vais à mon rythme c'est tout. Je ne suis jamais pressé, voyez-vous. Jamais en retard, jamais en avance. Je marche, jamais ne devance. D'aussi loin que je me souvienne de moi-même, j'ai marché. Là est mon unique destin. C'est ainsi et n'en ai nul chagrin. Changer de cadence, modifier la mesure, rompre le mouvement, ces écarts me sont étrangers. Personne pour m'y obliger. Jamais d'arythmie qui blesserait mon harmonie.
Ma traversée foule les éternités.
Mes origines? Qu'importe! Je suis. L'essentiel est là. Alors, courir? De qui se moque-t-on?
Je ne joue pas à cligne-musette. Je ne triche jamais. Je suis, je marche, j'avance. Avant moi rien.
Je suis le moins, je suis le plus, qui traverse inexorablement.
Je ne fus jamais seul. Je me souviens, ô c'est vieux, près de moi, c'était une existence fantôme mais qui de l'œuf? Qui de la poule?
Présence indubitable, infaillible réalité... ce fut l'énergie primordiale, la force masquée à l'état pur, l'incontestable début.
A n'en pas douter, nos origines se confondent, nous avions cheminé de concert mais, quand même si elle était là, c'était grâce à moi car sans moi, rien.
Je continuais ma route tandis que ton aspect changeait.
Énergie primordiale, à la longue éprouvas-tu lassitude, fatigue, envie de vivre autrement? Tu te laissas aller à l'indolence, ton moteur ralentit et tu te mis à refroidir. Mais point d'amertume, ce fut une chance, ce fut ta chance. L'extension te saisit à bras le corps. Stratagème découvreur, tu te décomposas pour te recomposer. Prestidigitation, construction : de ton être, enfin, fut l'entrée en matière. J'étais à tes côtés. Ma traversée t'accompagnera désormais sans cesse. Je reconnais bien volontiers que tu n'abusas pas de ma présence. Ton expansion subite, si vite se réalisa que la vertigineuse lumière, tu parvins à la dépasser. Pour un peu ce fut fait accompli sauf que sans moi rien ne s'accomplit.
Ce fut alors l'intense libération d'inconnus qui jusque là vivaient tranquilles, heureux, massés en toi, sans corps, incognito, en ton sein, fabuleuse énergie primordiale. Contre ton refroidissement il fallut s'unir, se blottir les uns contre les autres, se compresser au plus opaque, se défendre.
De ces contacts étranges, de cette promiscuité, sorte de premier amour aveugle, naquirent des enfants à ne savoir qu'en faire, progénitures grouillantes en masses entrelacées et tournoyant sans retenue en cette première guinguette de l'univers.
Et de s'envoler en farandoles extravagantes, de s'engloutir en des chemins impénétrables, de se lancer dans des circuits de forcenés, de se bousculer en chevaliers de sauvagerie, s'agréger enfin formes invisibles à formes invisibles, puis de matière à matière s'allongeant tel un textile magique qui chercherait à chevaucher les bornes de l'Ensemble. L'atome conquérait, assujettissait. L'atome dominait, et moi je traversais le royaume dont j'étais le premier matériau. Gravitation avec gravité, matière tu me dois tout.

Je t'ai regardé te façonner, te sculpter en galaxies, en étoiles, en nébuleuse solaire, en cocons secrets. Gaz, j'ai suivi vos cavalcades fantastiques, vos excentriques transformations, j'en ai vu devenir eau. Grâce à moi, irréductible progression, trépidation des molécules, collisions surchauffées, disques de fusion gluante, absorptions en vos fonds noirs, prises de volumes sous l'injonction de la gravitation et vos obéissances sous le fouet de la rotation.
Alliance primordiale, grâce à moi, hier, aujourd'hui et demain. Éternels mitraillages déchainés de vos faces étoilées.

Toupies célestes, noyaux brisés, noyaux recomposés, torsions crispées, grâce à moi.
J'ai vu, impassible, les ondes de choc libérant toujours plus de matière, nid de démesure pour astéroïdes, pour un soleil futur.
Dans ce brutal tourbillon forain des cieux, tirs à tout-va et impacts destructeurs excavant les surfaces, affouillements obscurs sapant les limites, enfin regroupements sans cesse, secrète valse du surgissement de la grande famille ronde. J'étais là bien sûr !
Accumulation, addition, agglomération, imprégnation, amoncellement, entassement, flots dégoulinant de métaux en chaleur tourbillonnant au milieu des entrailles et apothéose de tant de vicissitudes, fut la terre en sa forme première encerclée de gaz liquides, l'eau, la mer, l'océan.
La terre qui croyait pouvoir pendre la crémaillère, bien installée dans ses frontières maritimes, oui, mais son seul oubli, c'est moi qui permets tout, et ainsi j'ai permis des mobilités, des déplacements, des dérives. Les océans s'en allèrent visiter d'autres lieux, portèrent leurs vagues sous d'autres cieux. Le centre grondait aussi.
Il y eut cassures, il y eut brisures, il y eut de vomissants furoncles explosant sans trêve. La terre en lambeaux gigantesques flottait sur elle-même dans l'attente de son corps final. Elle était nue, totalement nue. Alors, grâce à moi, elle commença à se vêtir tandis qu'en ses eaux quelques formes apparaissaient, première cachette pour improbables premières choses animales. Grâce à moi, l'unique.
Un jour, on se disputera l'honneur de m'avoir connu avant tout le monde.
Par exemple, le premier arbre revendiquant son antériorité.
Je me souviens de son discours d'ancêtre, fait à ses frères de la forêt.

Avant le précambrien
Nom d'un chien
Rien de rien,
D'ailleurs, de chien, point.
De la moindre oreille point
Rien de rien jamais
Oui certes, mais
Fallait bien qu'un jour
Brin de vie se fit jour.
Le départ fatidique
Fut étrangeté microscopique.
Des milliards d'années
Se décidèrent à changer.
Après avoir véhémentement vécu
Elles se fixèrent un nouveau but :
Doter la vie d'une école primaire
Kit de survie au fond des mers,
Sans exemple premier se composer
Se générer, enclos dans l'obscurité...
Que d'incommensurables périodes d'activité
Et que tout fut compliqué en cette simplicité.
Mou d'abord, tout mou au Cambrien,
Puis moins mou, toujours au Cambrien
Se forme le dos avec finesse
Telle notre tige maitresse,
Se profile la vertébrée colonne
Dont ne pourra désormais se passer personne.
Les poissons, maîtres des eaux infinies...
La plateforme continentale leurs donne envie,

Pique leur curiosité. Y fait-il bon?
Mais il faut des pattes pour faire un bond,
Alors on s'essaie intensément
A une évolution sans précédent…
Le travail sur soi-même,
Interminable effort suprême...
Des nageoires pour marcher
Ne sont pas la panacée
Mais l'ingéniosité paie
Et enfin, un jour, c'est fait
Les voilà sur les plages
Frontières sans bornes de nus paysages
Où, minces plantes, presque rien,
Sont apparues au Silurien.
Ils sont à l'aise, hors du grand bain
Les amphibiens du Dévonien.
Ils suivent la voie
Menant droit à l'exploit
Tel celui des algues antiques
Aux désirs aérotiques
Algues envieuses du jour
Enfourchant de jour en jour
Les immenses blocs du temps
Pour atteindre leur avènement...
Être plantes non fleurées
Et cela pour l'éternité...
C'était au Silurien
Et ce n'est pas rien!
Mais attention mes amis
Car nous y voici
Qu'arrive-t-il au Carbonifère?
Partout les reptiliens prospèrent
Mais, gravissant le Secondaire
Nous voici, NOUS, les conifères
Tout est permis au Permien
Nous sommes les premiers sur le terrain.

Oui, je me souviens de cette harangue revendicatrice. Oui j'ai permis toutes ces circonstances, ces mues, ces métamorphoses, ces intensités dans la volonté.
J'ai regardé la nécessité accoucher de l'invention.
Grâce à moi, mammifères, oiseaux, fleurs bien après ce fameux conifère, puis dents diversement sculptées selon la nourriture à broyer, selon l'agressivité dans les compétitions amoureuses. Oui. Puis à la longue, à ma longue, à ma très longue, lente désadaptation de la vie arboricole, mains plus fines, on ne s'appuie plus sur elles pour marcher. La bipédie tâtonne. Les gestes se précisent, la denture se fait plus discrète, les pieds oubliant branches et fûts se solidifient pour marcher.
Dans la tête – ce globe insondable - circulent de plus en plus de pensées.
L'homme se fait. L'homme sera fait. L'homme est fait.
Autre temps, autres mœurs, l'homme n'aura de cesse de chercher à m'amoindrir car il me craint, lui. Je l'angoisse, je l'effraie, je l'épouvante, je le terrorise. Alors, comme pour me punir d'être ce que je suis, sachant que je suis immortel, il me découpe. C'est toujours ça de pris comme élément pitoyable de défense, de vaines esquives. Il me parcelle en tranches. Il m'emprisonne dans des cadrans. Je suis transformé en aiguilles, en ombre au soleil.
Il tente de m'immobiliser en cartons calendaires.
Il se venge en m'affublant de sobriquets qui ne stoppent ni ne modifient ni ne perturbent en rien, absolument rien, ma traversée.
Jours, minutes, ides, nones, hégire, secondes, éphéméride, planning, calendes, épacte et tant d'autres visages incongrus. Je reste tel qu'en moi-même je suis.
Me saisir? Inutile poursuite, course perdue d'avance, échec prédestiné. Je suis intouchable .
Prétendre que je cours? Mais de qui se moque-t-on? Je n'ai jamais couru.
Je traverse sans but, sans mission. Le SAGE, seul le sait dont la pensée murmure en silence :

Le temps?
Vite un jour, le temps se passera de nous!
Quoi, dira-t-il, vos haines, vos fêtes, vos drames, vos danses,
Vos minois charmants et vos massacres si fous...
Balayés. Je balaie. Qu'est-ce mot « existence »?

Où prétendez-vous aller? Que sont ces discours,
Ces interrogations et ces dénégations?
Je vous accompagne et c'est net comme « bonjour »
De votre première à votre dernière station.
Ne me demandez rien...je ne sais qui je suis.
Je me dois de passer jusqu'à l'heure du veto.
J'avoue que c'est stupide et d'un mortel ennui,
Je m'égrène du vide au vide et c'est idiot.
Sans cesse je vous alarme et j'ai toujours raison.
Bref aux uns, long aux autres, bienveillant ou ignoble,
Je me dois de passer en toutes saisons.
Je n'ai rien à dire et cela n'est pas très noble.
Que pourrais-je vous dire ? Que je ne suis pas fier,
J'annihile tout, partout et depuis toujours,
Vos civilisations, vos traces, je suis derrière.
Je balaie, je balaie. Contre moi, nul recours.



Extraits d'un ouvrage collectif de nouvelles sur le thème «le rouge» (Collection « La maison bleue », Edimark-SAS-éditions 2013)



Soulagement

Tétanisé... voilà ce qui sautait aux yeux de la jeune étudiante en sixième année de médecine, plantée près de son patron, aux urgences de l'hôpital.
Tétanisé... pensait également ledit patron.
Tétanisé... se disait le chef des pompiers quittant les lieux.
Paralisado... avait balbutié la femme de ménage portugaise qui avait découvert le corps et qui bien sûr ignorait le mot français «tétanisé».
La jeune interne, entre autres cinéphile passionnée, cherchait dans quel film d'épouvante elle avait pu voir un visage empreint d'une pareille frayeur. Mais qu'avait-il vu, aperçu ce visage pour devenir tel un masque?
Quel ciel en feu s'était-il ouvert devant lui ?
— J'ai rarement vu, pour ne pas dire jamais, un faciès aussi contracturé, crampé  fit remarquer le patron.
— Quelle pétoche il a dû avoir le gars !
À la caserne, le pompier pourtant rompu au chaos n'en revenait pas, qui racontait à ses copains.


Chez elle, la femme de ménage craignant que ces rides d'effroi fussent le fruit d'une intervention diablesque, priait. L'illogisme veut en effet que lorsqu'on ne sait pas on s'en remette à celui dont on ne sait pas s'il existe. Visage révulsé comme dans «L'astéroïde passa par la fenêtre» ou figé profond comme dans «Le vampire suce les pivoines», l'interne se remémorait tous ces si beaux films, si émouvants.
D'ailleurs si le patron les avait vu ces films, peut-être aurait-il fait les mêmes comparaisons. Pour l'instant c'est un train d'adjectifs qu'il murmurait : méthanisé, bloqué, lethargifié, catalepsisé ...
— Je suis sûr qu'il a rencontré ma belle-mère, lança goguenard un pompier à ses collègues en extinction.
Chez elle, la femme de chambre priait toujours.
— Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?  demanda un toubib qui s'était trompé de salle.
Tétanisé, lui fût-il répondu.
— Bizarre... et l'homme tourna les talons.
La jeune interne pensa «bizarre, vous avez dit bizarre...»
À ce moment précis un long gémissement rauque jaillit du fond de la gorge du patient. Un soubresaut brutal l'accompagna. L'homme n'ouvrit pas pour autant les yeux.
Il redevint inerte comme une planche de surf abandonnée sur un banc de sable. Ses poings tellement serrés donnaient l'impression que les doigts allaient lui transpercer la paume et ressortir sur le dessus de sa main.
Le patron prit le poing gauche, essaya de l'ouvrir, en vain. Aucune des quatorze articulations de la main ne se laissa faire. Le patron aiguillonna sa mémoire qui tel un ordinateur, lui allongea une longue liste de décontractants musculaires. Il tenta un second essai mais cette fois avec le poing droit. Peut-on dire qu'il y eût miracle ? Non, mais éventuellement une légère répercussion des prières de la femme de ménage, toujours à genoux, ce qui eut pour conséquence une micro-détente des phalanges jusque là intraitables. Le médecin chef redoubla d'efforts tandis que son interne pensant au film «Ali Baba et les quarante voleurs» avait envie d'ordonner «Sésame ouvre toi».
À la caserne, nouvelle alerte.
— Au feu ! Et c'est reparti... mais j'aimerais bien savoir comment tout ça va finir pour le gars, fit remarquer le pompier à ses collègues.
— D'habitude ça m'intéresse pas mais là, quand même, c'est un labourage de tronche assez exceptionnel !


À l'hôpital, le regard du patron sembla enfin s'assouplir.
Son œil s'anima pour la première fois et bientôt ses lèvres purent esquisser le mot victoire. L'interne se mit à applaudir ainsi d'ailleurs qu'une infirmière qui jusque là était restée regard vide devant ce spectacle.
Elle ne pensait en effet qu'à sa fille qui venait de lui apprendre qu'elle était enceinte pour ses treize ans. Sortie de ce cauchemar par les applaudissements, elle s'y joignit mécaniquement.
Crier victoire était certes aller un peu vite en satisfaction. Bien sûr, doucement un desserrement s'opérait. L'homme cependant ne bougeait toujours pas. Son visage restait quasi inhumain. Le docteur parvint à dissocier le pouce de l'index.
Apparût alors quelque chose : il comprit que cette main avait dû se refermer sur un terrible secret.
Cette chose était de papier. Le patron eut alors l'idée, celle qu'il aurait dû avoir dès le début : administrer un choc électrique...ce qui fut bientôt fait. L'interne pensa tout de suite «Frankenstein».
Pas d'erreur, la paume avait bien emprisonné un morceau de papier. Tellement serré et imprégné de sueur il n'était qu'une loque informe, lacérée par les ongles et durcie par une pression surhumaine. Essayer de restituer à cette boule sa géométrie première ne relevait pas du pouvoir médical.
Le document fut donc confié à un service spécialisé en restauration puis à un service de déchiffrage.
Ainsi pensé, ainsi exécuté.
L'interne faisait son rapport dans un petit carnet dont elle ne se séparait jamais. Dans son domaine, le pompier vaquait à ses flammes habituelles. La femme de ménage, dans sa chambre, se massait l'épaule ayant trop fait de signes de croix.


Deux jours avaient ainsi passé le cap des quarante huit heures.
Soudain la scène 1 du prélude de l'acte 3 du Ring des Nibelungen sortit de ses gongs. La chevauchée des Walkyries fit trembler le portable du médecin.
— Docteur, ici le service déchiffrage . Voilà ce que ça donne : «En qualité de nouveau directeur du MOMA de New York, je me permets cher Maitre de vous conseiller pour votre prochaine exposition, de varier votre œuvre en introduisant du rouge dans vos tableaux. Soyez assuré de toute ma considération cher Monsieur Soulages.»



Extraits d'un ouvrage collectif de nouvelles sur le thème «la voix» (Collection « La maison bleue », Edimark-SAS-éditions 2014)



Minerve en son poinçon

— Ah... quelle histoire cette histoire qui ne peut que rejoindre les petites et grandes histoires qui ont fait l'Histoire, Histoire unique que le Temps se raconte pour passer le temps à coups d'évènements s'entretuant allègrement pour qu'elle avance depuis les heures préhistoriques quand l'homme découvrant le feu, dût s'écrier : ah, quelle histoire !

Comme il se le permet souvent, le métro avait du retard. Un homme regarda sa montre. Près de lui un individu, sous une calvitie qui avait nidifié avec une allégresse sans borne, portable à l'oreille — et à celles des autres — en profitait pour communiquer ce texte plein d'histoires.
Que bien pouvait-il faire dans la vie, ce collègue d'attente? Professeur d'histoire peut-être ?
Son parcours verbal est assez limpide, pensa l'homme à la montre, au moins relève-t-il le triste niveau ambiant. Oh... toutes ces voix qui n'existent que pour prouver que le mot « inutilité » n'est pas inutile. Toutes ces voix publiquement fourrées dans cette redoutable breloque! Et il faut supporter...
Enfin dame rame fit résonner son lamento métallique.
Bientôt, devant les portes ouvertes, classiques mêlées et tentatives de marquer un essai vers la sortie pour les uns, vers l'introduction pour les autres. Dans cette compression digne d'un César une main réussit à extraire son idole et d'idole en idole, la grand-messe poursuivit son déroulement souterrain.

— Mais ouais j'pense au pain.
— J'entends mal, j'suis dans le métro.
— Salut Xavier. Quelle émission tu dis ? Sur la culture du radis salé au bord de la mère morte ?
— Chérie j'arrive, bisous.

À la station suivante un clochard entra, dos gothique, tête gargouillesque, parfum hérétique qui lui permit d'avoir un peu de place. Une femme suivit. Après avoir présenté ses rotondités à une banquette qui en avait vu d'autres, elle dégaina et à bout quasi-portant, fit feu sur les tympans de l'homme, fusillant son individualité, bafouant son droit de vivre libre. Si l'appareil se déchargeait, elle en mourrait. Elle était grande, fine, son soutien-gorge ne servait à rien. Se superposa ensuite une voix calibrée chef de bureau.
Soudain :
— Rappelle à ta mère que tu es mariée, zut (voix quasi désespérée)
Ja. Ich bin under Paris sous Paris ah ah, métro (discrète satisfaction teutonne)
La voix...bienfait...supplice...soleil...enfer...
Un peu de tranquillité...un couple dépourvu de portable, deux sourds-muets, parlait le langage des signes. L'homme ne put s'empêcher de lier leur conversation à la station dont on se rapprochait : Opéra, ne manquait que le lac. Les arrêts défilèrent de — j'entends mal, — il va pleuvoir, il pleut chez toi ? ...à — c'est un boulot de con, — dis à mamie que je l'embrasse ... et toujours le final couplet-couperet : tchao, bisous.

Cette cacophonie troublait l'homme à la montre, il songeait :
— Cerveau, monstrueuse armée de neurones par milliards, en ton sein s'entremêlent des moteurs, du sensoriel, de l'éveil, des platitudes, des imbroglios, des orages, oui tout cela cerveau, en ta forme étrange dont les entrelacs évoquent un fessier sculpté par un aztèque.
— Aïe mon pied : aucune excuse du casqué-sur-les-oreilles-SMS-au-bout-des-doigts !
— Oh mon pauvre cerveau, tu n'en peux plus. Tu as besoin de pharmacopée. On va bientôt arriver, rassure-toi. Cesseront alors ces voix du peuple dont je me demande ce qu'aurait pu en penser le père Hugo s'il avait pris le métro. Il en aurait pensé dix volumes d'enjambées alexandrines. Lui c'est Lui ! La voix...si peu de lettres, tant de mots, tout ça pour deux cordes vocales!
Allez, on y est. Plus qu'un étage et l'on est chez nous.


***
Cet homme dont tu apprends le drame, lecteur, habite un appartement agréable. Quand après avoir récupéré de sa journée de travail il passe à table, souvent il lui arrive d'habiter un silence. Sa femme se réfugie dans le sien, leurs pensées se séparent alors.
Habiter le silence... comme si le silence existait. Les voix sont partout, loups aux aguets.
Sur la table, près de l'assiette, était posée une sorte de petite tour en argent. Minerve discrète en son poinçon en attestait. Une petite tour en argent, gardienne de deux initiales artistiquement imbriquées.
L'homme savait que même énervé, il était quand même plus serein dans le métro parmi les — ouais, le pain, les radis et la mer morte et ce soutien-gorge incongru —
À ce moment là il n'était pas partie prenante. Ces voix, il s'en séparerait aussitôt que descendu du wagon, tandis que la voix, sa voix propre enfonçant les portes de son cœur, il ne pourrait rien contre elle.

- Petite tour, tu montes la garde depuis trois générations...petite tour : rond de serviette paternel! Initiales, vos pleins ne sont guère plus appuyés que vos déliés mais vos danses sont envoûtantes comme un tourbillon de rêves gravés à cœur. Initiales enroulées dans une ronde d'étoiles. Ordonnancement parfait...je ne t'ai pas toujours tant examiné, rond. Je ne suis plus jeune. Une voix souvent me dit - sens-tu l'âme de cet objet?

Il faut du temps pour qu'un objet ait une âme, donc une voix, souvent une voix terrible.

La femme regarda l'homme
— Ça refroidit .
L'homme s'excusa :
— ...je pensais...oui je pensais au lac des cygnes...à l'Opéra...donc bien sûr à La Callas. Comment ne pas toujours penser à La Callas? Qui d'autre peut ainsi nous arracher à nous-même ? Quelle autre voix ?

— Ça refroidit.

— Il est joli ce rond tant poli par tant de touchers... je n'ai pas connu sur sa main, le triste parcours lacté des tâches de vieillesse, cette annonce du froid imbattable. Comme j'aurais aimé la réchauffer cette main, sa main.
— Je sais.
— Quel autre rond l'accompagna ensuite ?

L'homme ferma les yeux et se donna des ordres :
— Voix, cesse de m'infliger ton labour mauvais. Stop! Fais silence. Va-t'en converser ailleurs je t'en prie. Au fond de la nuit polaire un rocher noir et glacé est moins écrasant que toi. Libère-moi, vas-t'en.
L'homme considéra une fois de plus ce rond de serviette, étrange et si lointain lien familial. Un impact était bien visible sur le bord supérieur. Parfois il échafaudait des théories comme pour recréer un possible mouvement dans le temps passé. Il envisageait alors des possibilités stupides : un lancer contre un mur, un coup de dent, la malheureuse rencontre avec une lime, un coup de hallebarde ou de revolver...non cette dernière éventualité était exagérée comme à chaque fois que sa voix intérieure accompagnait l'envol de son imagination dans l'exploration du souvenir.
— Rond de serviette, relique de celui qui, un jour — c'est si loin — abandonna le lieu saint, la maison, la salle à manger et ce rond, ton fidèle serviteur.
L'homme continuait de cheminer parmi les voix s'élevant du no man's land de l'Avant.
Un jour, dans une boîte parmi d'autres, dans un recoin de la cave, retrouvailles avec le cercle utilitaire, petit abri à y ranger, bien pliée la serviette du père.
Vague de fond, sa voix ne cessait de peindre et repeindre le film ancien :
Sous les lisérés que de passages, que de va-et-vient du tissu à l'odeur d'une bouche qui ne m'a jamais embrassé. A la fin du repas, tu secouais cet étendard bi-quotidien, puis, bien tendre le côté supérieur, ligne de ton horizon personnel papa. Les dossiers t'attendent, juriste que tu es et sur lesquels tu vas te pencher pendant des heures...les dossiers ont eu plus de chance que le fils. Il te faudra dénicher les bonnes lois, les habiller d'arguments et donner de la voix. La voix ! Ensuite sur la couverture tu écriras « affaire gagnée ». Satisfaction d'avoir eu gain de cause...puis retour à la maison, dîner, verre, assiette, couteau, fourchette et rond de serviette au lisérés de points fins comme un rêve et hiéroglyphes du bracelet en argent.
L'homme revoyait les gestes du repas, en entendait la musique traditionnelle : lèvres gourmandes, heureuses de frites salées lâchées tel un jeu de mikado ou renversées par une tempête sur un matelas charolais, belle tranche de bœuf, mets paternel favori. Lèvres heureuses de vivre le camembert, douces caresses normandes venues du fin fond des bocages de paix, tapis vert où le temps continue sa marelle infinie.
Dans sa main, l'usure de ce trésor archéologique fouettait son regard qui transmettait ce cadeau massue au cœur meurtri. Il porta le rond à son œil droit, courte lorgnette, comme pour apercevoir l'arrière du temps...l'Avant! Soudain, comme toujours, la même question lui revint :
— mais l'avant de quoi finalement ? Le temps de l'indifférence! Le temps où jamais l'on ne s'envoyât un ballon en un coup de pied chargés de ces rires où tant de raisons invisibles se mêlent, unies si fortement par la voix de l'amour. La voix, la bonne. Le temps des bras tendus attendant que l'on s'y précipitât. Des bras qui se seraient refermés comme un étau d'amour. La voix de la fusion, la bonne. Le temps de deux têtes, l'une contre l'autre, dont les joues se seraient parlé du bonheur sous un soleil heureux, amoureux du sable tendre. L'avant de quoi finalement ?
L'avant d'un temps qui ne fut jamais le beau temps.

L'homme tient toujours le rond à son oeil. Le geste est long. Il y a tant à chercher, à inventer, à matérialiser des attitudes espérées. Déception, attente vaine. Pourtant ce vieux rond dans sa main comme il l'aime...comme s'il était vivant. Il lui parle de ce qui aurait dû être dit, être fait, être tenté et qui un jour manque, manque, et ce manque accompagne comme un boomerang. A peine arrivé, il s'éloigne mais reviendra.Le père lui ne reviendra pas. Après avoir quitté le Lieu, il quitta le lieu des lieux. Cette voix qui n'avait jamais parlé se tût. ... bien tendre le bord supérieur comme une ligne d'horizon s'étirant sous les nuages dont parfois l'un d'eux ressemble à un rond de serviette...

… AFFAIRE PERDUE .




Extraits d'un ouvrage collectif de nouvelles sur le thème «le pronom Je» (Collection « La maison bleue », Edimark-SAS-éditions 2015)

JE + JE + JE = VOUS

MOI = JE

Le sommeil sous la nuit claire s'adosse à la lune,
Ailleurs le soleil illumine en des jardins
Où se bronzent des pistils sans pudeur aucune...
La vie s'épanouit ainsi des soirs aux matins,

Telle la goutte de pluie seule en bout de feuille
Qui, ange déchu, devrait se briser au sol.
Un chaud rayon la sauvera de cet écueil,
Transmutation intime en un humide envol.

Tels, réfugiés en portées, les sons qui attendent
Qu'une douce main, de leur silencieux chagrin
Les sorte...aux fougueuses résonances les rende,
Tourbillon lumineux d'une croisière sans fin.

Tel le rougeoyant noir bleuté des galaxies
Chamarrant les espaces d'allégories de rêve,
Épousailles des infinis à l'Infini,
Confusion des lointains qui s'étreignent sans trêve.

Tel le rythme maniant les mots à la baguette,
Les menant de retour à leur vie ancestrale
Après mille caracoles en chemin de fêtes...
Faire résonner au cœur leur timbre de cristal.

Tel s'enchainant à l'air, le geste du danseur
Chaperonnant au loin l'oiseau en son voyage.
Aux battements des ailes frémissent les bonheurs
Dont l'âme et la tendresse sont le doux équipage.

Oui telle en tout cela JE suis la Poésie

...La vie s'épanouit ainsi des soirs aux matins...
La route en serait triste comme un désert îlot
Si là, dans notre main n'était une autre main
Nous propulsant parmi les décors les plus beaux.

Telle une insistante image à soi agrippée,
Vivante mouvance toujours nous accompagnant
Et qui, nous quittant soudain nous ferait chuter
Tant cet élan ne vit que de l'enchantement.

Tel, au fond de la jungle, le désarroi suprême
D'une mère animale contre l'enfant blessé.
Elle voit l'ardeur partir en cette aurore blême.
Sous la pluie, sous les feuilles elle a tant espéré...
Oui tel en tout cela JE suis l'Amour

Au fond d'obscures usines mille fleuves d'acier coulent,
Gluantes langues bouillantes, incandescentes
Vomies de fourneaux beuglant comme mille foules,
Titans glissant vers leur destinée triomphante,

Torrents propulsés vers les formes idéales
Qui attendent, impatientes, cette divine substance.
Elles hérissonnent leurs bras pour un accueil royal :
— Viens à nous bel acier, œuvrons dans l'excellence.

Et les formes en leur matrice s'extasient :
Flots, rigoles serpentent pour se caler enfin,
Aspirant à l'heure où tout se solidifie.
J'entends que déjà rugissent les lendemains.

Éloquentes masses, est belle votre naissance.
Exquis vous êtes profils de toutes les bombes
Et des coquins chars d'assaut aux replètes panses.
Gambadez amis, morte est la dernière colombe.

Sentes dévastées, routes perforées à cœur
Où des nappes de sang imbriquées dans les boues
Sont tableaux abstraits d'un ineffable bonheur
Luxuriance des décombres aux arbres à genoux.

Mitrailles étendez vos nuées arachnéennes
Jusqu'au plus lointain bord des mondes estropiés,
Tapisserie de lacération et de haine
Délicieuse toile de mon purulent musée.

De tel en tel JE suis la Guerre

De tel en tel en tel, bien sûr je vous comprends
Mais voyez mon sarcastique ricanement
Tant de difficultés en ces évènements...

Vous oubliez mon emprise,
MOI JE suis le Temps


MICHEL DUPLAIX